Pendant quelques jours, Libreville n’était plus le centre du Gabon. Le centre était à Makokou. Ministres, hauts responsables, opérateurs économiques, militaires, associations, médias et institutions ont convergé vers l’Ogooué-Ivindo. Mais derrière cette spectaculaire décentralisation de l’agenda national se dessinait un message beaucoup plus profond : une province ne doit pas être visible uniquement lorsqu’elle accueille le Président. Elle doit disposer des mêmes attributs de modernité, de services et d’opportunités que les grands centres urbains.
Makokou était un terrain idéal pour cette démonstration. La province a longtemps souffert d’un sentiment d’éloignement géographique et infrastructurel. En y organisant la troisième Fête de la Libération après Libreville et Tchibanga, le pouvoir a poursuivi la territorialisation de cette célébration nationale. La présidence elle-même présente ce déplacement progressif de la fête comme une volonté d’ancrer davantage l’action publique dans les territoires.

Le 29 août est probablement la journée qui illustre le mieux cette stratégie. Le nouveau bâtiment administratif donne à l’État provincial un outil moderne. La station Gab’Oil renforce l’approvisionnement énergétique et la mobilité. Le marché municipal organise l’économie populaire. L’Ivindo Palace réhabilité donne à Makokou une capacité d’accueil plus cohérente avec ses ambitions touristiques et économiques. La CNSS rapproche la protection sociale. La BCEG rapproche le financement. Il ne s’agit plus d’un seul « grand projet », mais d’un ensemble de briques complémentaires destinées à faire fonctionner une capitale provinciale.
Cette logique dépasse Makokou. À Booué, la santé, l’eau et la sécurité ont été privilégiées. Le Président y a inauguré un hôpital départemental, un commissariat et la nouvelle station d’eau qui triple la capacité de production de la localité. Dans d’autres parties de la province, les projets évoqués concernent notamment Ovan, Mékambo et La Lopé. La presse a ainsi relevé que les investissements annoncés ou réalisés ne se limitaient pas au chef-lieu mais cherchaient à irriguer plusieurs départements.

Le chantier de l’axe Makokou-Mékambo-Ekata constitue cependant la pièce maîtresse de cette ambition. Sans route praticable, une politique de développement territorial finit toujours par rencontrer un plafond. La mobilisation de 144 engins à la veille des célébrations a donc été très commentée. Elle matérialise la volonté de faire entrer ce corridor stratégique dans une phase plus opérationnelle après les retards accumulés.
L’économie de demain était également présente dans les activités préparatoires à travers le Forum économique de l’Ogooué-Ivindo consacré notamment à Bélinga. Le gisement de fer est l’un des grands leviers susceptibles de modifier profondément l’économie de la province. La vraie bataille sera toutefois celle de la transformation locale : infrastructures, sous-traitance, emplois, formation et création d’un écosystème économique autour du projet.
Brice Oligui Nguema a ensuite donné une dimension personnelle à cette territorialisation en arrivant par la route après près de dix heures de trajet. Là où la décentralisation peut rester une formule administrative, la longue traversée a permis de mettre en scène le contact avec le territoire réel. L’image a compté, tout comme celle du Président en uniforme le 30 août, entouré de milliers de participants aux composantes militaires et civiles.

La ferveur autour de la parade et de la finale de la Coupe de la Libération a montré l’autre dimension de l’événement : Makokou n’était pas simplement décorée pour accueillir une cérémonie venue de Libreville. Pendant plusieurs jours, les populations ont été intégrées au programme, au sport, aux traditions et aux rassemblements. La victoire 5-0 de Makokou contre Booué au stade Alexandre Sambat a même offert à la ville son moment de célébration populaire.
Voilà pourquoi cette édition pourrait compter davantage que par son faste. Elle pose une question politique centrale pour les années à venir : le modèle Makokou peut-il être reproduit ? Si chaque déplacement majeur de l’État dans une province devient l’occasion d’accélérer routes, eau, santé, administration, commerce et investissement, alors la décentralisation cessera progressivement d’être un discours. Et la Fête de la Libération trouvera peut-être sa véritable vocation : déplacer, au moins temporairement, le centre de gravité du Gabon vers ceux qui ont trop longtemps eu le sentiment d’en être éloignés.


